Folie bien-être·Folie intime·Jennifer Martin

Mange, pleure, aime

Ça a commencé avec une photo.

Une seule photo.

Qui m’a foncé dedans comme un train.

La première photo où je me suis trouvée grosse.

G-R-O-S-S-E. Le gros mot. Grosse.

À 27 ans.

Jamais je ne m’étais trouvée grosse avant. Même quand j’étais enceinte. Même quand mes amies portaient du 0 ou du S, et que moi je me promenais toujours entre le M et le L ou la taille 9 ou 11.

J’avais toujours su que je ne serais jamais mannequin. J’étais pas assez grande. Mais jamais je ne m’étais dit que c’était parce que j’étais trop grosse pour l’être.

Ça a commencé comme ça. En voulant oublier cette photo et l’effet qu’elle me faisait.

C’est là que c’est apparu. Insidieusement.

Au début, ça se passait bien. C’était juste une reprise en main comme tout le monde le fait au moins une fois dans sa vie. Je priorisais ma santé et mon alimentation. Je ne faisais qu’appliquer le célèbre dicton : « Un esprit sain dans un corps sain. » Je prenais goût au sentiment de bien-être et de satisfaction d’avoir mangé un fruit plutôt qu’un sac de jujubes. J’aimais voir mes muscles se découper au fur et à mesure que j’apprenais à maîtriser les haltères. J’aimais les compliments des gens, qui me félicitaient pour mes efforts, et qui trouvaient que ça me faisait bien la taille 6 et les chandails S. Même mon médecin me félicitait pour mon poids qui baissait d’une année à l’autre. J’étais dans mon poids santé, alors j’avais sa bénédiction. J’aimais être plus en forme que la plupart de mes amis et de ma famille. J’aimais être la fille qui semblait bien dans sa peau, en parfait contrôle de son poids, de ses repas et de sa vie.

J’étais solide. Je me regardais dans le miroir et je ne voyais que de la fierté. Je me disais même : « Jen, tu l’as. Voilà, tu y es sur ton X ».

C’est après que le miroir a commencé à se fendiller.

Vers 32 ans.

Pour une raison que j’ignore, j’ai commencé à décliner. À rejeter un peu à la fois tout ce qui constituait mon mode de vie depuis les 5 dernières années. Ça a commencé par l’alimentation. J’étais moins assidue, après m’être privée pendant quelque temps, je croyais que j’avais le contrôle. Mais j’étais comme une alcoolique qui dit qu’elle va prendre juste une bière, pas plus. Mais y en a rarement juste une. Alors pour moi, c’était exactement la même chose.

J’ai recommencé.

Un jujube à la fois. En me disant que j’avais le contrôle. Ou une bonne occasion de me gâter. Ou c’était l’Halloween. Ou c’était un cadeau. Ensuite, c’est l’entraînement qui a pris le bord. Je bougeais toujours, mais moins régulièrement. Mon petit cœur recommençait à pomper un peu plus après quelques jours d’inactivité. Les lignes de mes bras et de mes épaules reprenaient tranquillement leur forme droite plutôt que recourbée. Le petit gras de ventre réapparaissait de je ne sais où.

Au début, ce n’était pas grand-chose. 2 livres de plus que l’année précédente. C’était peut-être 2 livres d’eau. Ou 2 livres de jujubes mangés la veille. Ou 2 livres de muscle. Oui, c’était sûrement 2 livres de muscles. Pas de quoi paniquer. J’étais capable de les reperdre, j’en avais déjà perdu près de 30. 2 c’était rien.

Mais ensuite…

Une autre année est passée.

2 livres se sont ajoutées aux précédentes, qui n’avaient peut-être pas trouvé refuge au pays des muscles, mais qui avaient vraisemblablement décidé de prolonger leur séjour quelque part dans mon corps. J’étais stressée un peu, mais comme je revenais de mon premier voyage dans le Sud et que j’avais manifestement trop compris ce que bouffe à volonté veut dire, je me disais que j’allais me reprendre en main.

Deux autres années se sont écoulées. Les rendez-vous chez le médecin me mettaient maintenant dans une rage folle. Je ressortais de là avec une envie de jeter tout ce qui ne constituait pas un légume dans ma cuisine. J’avais le goût de vomir jusqu’à ne plus avoir rien à sortir. Je me disais que je devrais peut-être commencer à faire des demi-marathons, même si je hais courir.

C’est alors que le piège s’est refermé.

L’été tirait à sa fin, je venais de passer la saison la plus inactive des 7 dernières années. Presque pas d’exercices, abus de crème glacée et mon cerveau qui joue au ping-pong avec ma culpabilité. Un coup à droite : « C’est pas grave, c’est les vacances. » Un coup à gauche : « Reprend le contrôle fille, ça dérape ton affaire. » Je me disais que j’allais me reprendre à la rentrée. J’étais obsédée par la bouffe, je ne pensais qu’à ça. À ce que je mangeais, à ce que je voulais manger et surtout, à ce que j’aurais dû manger. Il fallait que ça cesse. Je devais me reprendre en main. Au lieu d’aller m’acheter des crayons, je ferais des assiettes de crudités aussi colorées que mes leggings d’entraînement.

Mais ensuite…

J’ai craqué.

Devant une assiette de nachos gratinés.

Avalés à 22 h 15 l’avant-dernier soir de mes vacances. À peine l’assiette terminée, j’ai éclaté en sanglots. Incapable de m’arrêter. J’avais le goût de vomir. J’avais le goût de mourir. Je ne ressentais plus le goût du fromage, je ne goûtais que l’échec. J’avais envie de me donner des coups de poing dans le ventre pour l’endurcir et l’empêcher de grossir. J’étais en panique, angoissée, en pleurs.

Mais ensuite…

J’ai compris.

J’ai un trouble alimentaire.

 

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