Ana : la souffrance nourrie de la société d’aujourd’hui

De ses deux mains, mon passé me prend violemment par la figure au moment où je l’aperçois. Cette fille, qui vient tout juste de s’asseoir à la table près de la mienne, me jette carrément par terre. L’image qu’elle projette dans cette cafétéria bondée d’étudiants énervés me poignarde directement dans le cœur. Alors, je me mets à taper de mes deux pouces sur mon téléphone, un flot de douleur :

Elle est seule.

Elle est maigre et elle a toute la misère du monde à manger sa minuscule compote de pommes.

Elle s’est dévêtue de ses souliers pour laisser à découvert des pieds bleutés, squelettiques et veineux.

Ses coudes et ses doigts sont de la même teinte que ceux-ci.

La peau de ses bras est translucide et elle s’appuie directement sur ses os.

Elle soupire sans arrêt.

Son système que je devine être au ralenti semble rassasié après avoir ingurgité avec peine deux bouchées d’une barre tendre.

Elle semble regarder un fil d’actualité sur son téléphone que j’imagine être des photos qui l’obsèdent.

Elle me bouleverse.

Elle me ramène dans mon passé infernal.

La peine et la compassion que je ressens pour elle doivent être aussi fortes que ce que mon entourage vivait à cette période de ma vie.

J’aimerais l’aider, lui dire que je peux la comprendre et qu’il est possible de s’en sortir.

J’aimerais lui dire que la vie est belle.

Qu’il est possible de voir la vie comme je la vois maintenant, avec beaucoup de travail et de volonté. Mais je ne peux pas.

Je ne la connais point.

J’aurais aimé que quelqu’un de mon entourage se soit préoccupé de moi comme je le fais pour cette inconnue.

Je ne m’en suis pas encore totalement remise et cela va me suivre toute ma vie, mais j’apprends à accepter que ça fait partie de ma vie et que je dois continuer à me battre.

Je l’envie en quelque sorte, mais mon travail depuis des années reprend le contrôle.

Elle me rappelle qu’il y a des journées beaucoup plus difficiles que d’autres et qu’Ana n’est pas mon amie, mais mon ennemie.

Elle détruit tout sur son passage, laissant un torse complètement plat et des failles parmi ses cheveux.

J’ai les larmes aux yeux, je l’observe sans aucune subtilité, mais elle ne me voit pas : elle est trop absorbée par ses pensées et son téléphone…

Elle se lève, son « repas » terminé, et pendant un bref instant, elle me voit.

Je lui offre un sourire triste qui semble lui dire : je ne te connais pas, mais je te comprends et surtout, je te trouve magnifique.

Elle me retourne mon sourire par un léger mouvement des lèvres, puis son visage redevient sombre et implacable.

J’aimerais qu’elle se voie avec mes yeux, qu’elle voie à quel point elle est belle, mais qu’elle se fait du mal.

Avec peine, elle enfile sa veste, son manteau doublé, ses bas, ses mitaines, sa tuque et son foulard pour affronter le menaçant quatre degrés Celsius à l’extérieur. Elle est si maigre que je crois, pendant un moment, percevoir l’ancienne moi au travers ses vêtements trop amples.

Je la suis du regard par la fenêtre qui me donne une vue sur l’extérieur du cégep.

Je la regarde partir avec un pincement au cœur. Des regards étranges se posent sur les larmes qui coulent maintenant le long de mes joues.

Les siennes déferlant plutôt sur ses jours…

Texte par Annabelle Légaré

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *