Accouché monstre

J’ai accouché d’un monstre

Quand j’ai accouché, j’ai libéré un monstre.

Un monstre aux longues dents, au regard accusateur et à la silhouette tantôt menaçante tantôt à peine visible.

Je te rassure, je ne parle pas de mon fils, là.

Lui, c’était la lumière, le bonheur à l’état pur, le souffle qui me permettrait de respirer sans jamais vouloir abandonner.

La meilleure chose que la vie avait faite pour moi.

Le monstre que j’ai libéré se tapit dans l’ombre.

Prêt à resurgir à tout moment.

Déterminé à me maintenir en équilibre sur un fil sans aucune possibilité de regarder ailleurs que droit devant afin de ne pas tomber.

Il s’immisce insidieusement dans toutes les sphères de mon quotidien. Il est toujours quelque part au loin. Il me guette, il m’attend dans le détour même quand je pense l’avoir semé.

J’arrivais à le garder inactif à une autre époque, mais quand j’ai vécu le plus beau jour de ma vie, il est venu se parker ben comme il faut dans ma nouvelle réalité.

Le 7 août 2006, j’ai accouché d’un monstre.

Un monstre qui s’appelle CULPABILITÉ.

11 lettres, 5 syllabes.

Un nombre incalculable de bouleversements à la suite de son apparition non sollicitée.

Ce sentiment qui te serre le cœur te fait remettre en doute tous tes choix et toutes tes décisions.

Qui fait spinner le petit hamster qui ne veut jamais aller se coucher.

Celui dont on ne parle pas souvent dans les livres sur la parentalité. Ce monstre toujours invisible, mais bien là. Prêt à surgir à tout moment.

Quand je suis devenue maman, je l’ai libéré, ce monstre impossible à chasser. Il s’est invité chez moi, sans s’annoncer. Je n’ai pas le choix, ce n’est guère une option. Je dois juste apprendre à cohabiter avec lui et lui laisser le plus petit espace disponible. M’assurer qu’il ne m’empêche pas de vivre ma vie, qu’il ne me restreint pas dans mes choix ou qu’il ne me fait pas passer à côté du beau, du doux et de l’exaltant qui se présente dans ma vie.

Au début, la culpabilité s’est manifestée après avoir arrêté l’allaitement, avoir acheté la paix en pratiquant le co-dodo juste parce que je n’en pouvais plus ou quand je me suis demandé si j’avais eu raison de devenir maman aussi jeune. Elle a atteint son apogée quand tu es tombé dans les escaliers parce que je n’ai pas été assez vite pour te retenir. Quand je n’ai pas réagi assez vite à ta première poussée de fièvre. Ou encore quand je me suis retrouvée à sortir plus souvent pendant quelques mois parce que je voulais fuir les responsabilités le temps de quelques chansons fredonnées au karaoké.

Encore aujourd’hui, la culpabilité s’invite tous les jours.

Sous forme de minutes volées où je ne suis pas avec toi, sous forme d’occasions ratées parce que j’étais juste trop fatiguée ou accaparée par des futilités.

Je me sens coupable tout le temps.

Chaque jour.

De ne pas en faire assez, d’avoir parfois voulu en faire trop.

D’être plus.

D’être moins.

D’être juste correct.

Je me sens coupable de me sentir coupable.

J’ai accouché d’un monstre.

Mais la seule chose dont je ne me sens pas coupable, c’est de l’avoir fait.

Jennifer Martin
Jeneviève Brassard

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