La tête dans l'abat-jour

La tête dans l’abat-jour

J’suis chez nous, étendue sur le lit, ma seule lampe de chevet qui m’illumine en entier, qui essaye de transformer mes idées noires; d’les illuminer elles aussi. Les yeux fermés, j’vois rouge-orangé. Les rayons sans vitamine transpercent mon corps; transparent. Immobile, j’sens rien, j’ai plus de force. Le p’tit verre de gin m’a achevée.

À force de courir de gauche à droite, stressée comme ça s’peut pas; marcher pendant des heures, prendre le bus, le train et le métro, courir jusqu’à l’école, à la job, à mes rendez-vous; toujours en retard, toujours épuisée.

Mon corps bouge pas, mais mes pensées se bousculent comme à l’heure de pointe. Y’a une voiture qui suit la première dans l’derrière, qui la pousse, la klaxonne, la presse. Mais la première sait plus où elle s’en va, malgré toutes ses destinations déterminées. La route finale est vague. Ma tête se bouscule aux coins de rue, perdue dans le brouhaha de la ville achalandée.

J’suis habillée de la tête aux pieds; coton ouaté (j’suis bien, fait pas frette, merci de t’inquiéter Blue Jeans Bleu), leggings, gros bas de laine, pas de brassière et libre comme l’air. Malgré tout mon habillement, j’suis à nu, à fleur de peau. J’suis ensevelie sous les couvertures p’is j’ai l’impression qu’elles sont lourdes, qu’elles m’empêchent de bouger. Mais c’pas elles qui sont lourdes, c’est juste moi.

Mon alarme finit par sonner. C’est déjà l’heure d’me lever, j’ai passé la nuit éveillée.  Mon corps était éteint, mais mon cerveau continuait de produire des pensées à la chaîne; les travailleurs acharnés sous l’effet de la caféine à 4 heures du matin. Seuls mes yeux étaient fonctionnels durant toute la nuit; un flot comme le fleuve pas trop loin qui déverse ses déchets dans l’océan.

J’finis par me lever. J’laisse mes oreillers à découvert pour leur laisser le temps de sécher avant que j’revienne les mouiller à la fin d’la journée. À la dernière minute, comme toujours, j’me prépare parce que jdois partir. Pas la peine de me maquiller ou de me forcer pour avoir un outfit de feu, ça m’embellira pas; j’suis laide en-dedans. Et pas l’temps de déjeuner, j’amène tout on the go. J’mangerai plus tard si j’ai l’temps, mais de toute manière, j’ai pas faim.

J’sors de chez moi comme un vampire, la lumière m’agresse. J’plisse les yeux p’is c’est à peine si j’vois où j’m’en vais. J’pourrais marcher dans la rue pis je l’saurais même pas. Toute façon à ce point-là, ça me dérangerait même pas. Qu’on m’écrase, qu’on en finisse.

J’suis sortie de chez-moi avec mon abat-jour sur la tête ; accessoire mode qui abat mes jours, qui m’empêche de voir clair. J’vois rien aux alentours, les yeux enflés par les larmes. Y’a pas d’ampoule dans ma lampe:

ma tête c’est l’ampoule.

Pis elle est due pour être remplacée depuis un bon bout déjà…

Crédit photo de couverture : Alexis Sénécal @alexissenecalphoto

Annabelle Légaré
Catherine Duguay

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