Ode aux échecs – mais juste ceux qui sont cutes

Y’a comme une tendance dans le monde des affaires à « enfin » parler d’échecs.  Mais juste ceux avec un happy ending digne d’un conte de fées.  Juste ceux où « une chance, ma famille était là », « une chance, c’était temporaire », « haha, on a bien rigolé après ». On parle des erreurs sans trop de conséquences, au final desquels on peut rebondir élégamment vers un succès digne d’être présenté en format PowerPoint accompagné de petites bouchées.

Les entreprises paient de beaux dollars pour se donner de belles claques dans le dos de combien ils sont dont tolérants envers l’échec et de la prise de « risques ».  Tant que ça coûte rien.  Tant que ça reste cute et élégant. Tant que ça se convertisse en contenu divertissant et en bonne leçon de vie. Tant que les employés sont productifs. 

« Les Fables de L’Échec » 

Maître Entrepreneur sur un arbre perché tenait en son bec un fromage.  Maître Consultant d’un air alléché lui tient à peu près ce langage… 

Mais on parle rarement, voir jamais, du gros échec laid.  Celui où l’employé est tellement en détresse psychologique qu’il n’est plus productif, paralysé par ses pensées. Ces échecs-là, on les renvoie avant qu’ils n’aient le temps de rencontrer leur médecin pour un congé maladie (ça coûterait trop cher). On leur refuse une deuxième chance.  On n’excuse aucune des circonstances.  Divorce? Mortalité? Des semaines de 90 heures qui n’en finissent plus? Suffisait de continuer à essayer plus fort, voyons. Il en va de même pour l’entrepreneuriat. Où sont les échecs d’entreprises qui ne peuvent être rescapées par l’aide d’un ange-parrain? Où sont les lancements en affaires qui se terminent par un PTSD? On cache sous le tapis les échecs déprimants d’entrepreneurs dépressifs qui n’ont pas su revenir à la charge incessamment jusqu’au supposé succès. Ce succès qui ne sera parfois jamais accessible, comme le pot d’or au bout d’un arc-en-ciel de travail acharné. Où sont les échecs où les échoués ne se relèvent simplement pas? J’imagine que ça vend moins… On préfère le rêve à travers les échecs glorieux qui mènent vers un succès extraordinaire. Des échecs qui se terminent en faillite, sans possibilité de rebondir ou repartir, pourtant, ça existe. Pour chaque connaissance entrepreneuriale qui monte sur une scène raconter son joli corporate-friendly échec, j’en connais une dizaine qui paieront pour des années à venir des dettes d’affaires avec leur 9 à 5 sous-payé post prise de risques. Et ça, c’est le best case scenario. J’aimerais qu’on parle plus du laid de l’échec. Pas le côté fun « woo, ré-essayons autre chose ».  Le côté « J’ai pris un risque et ça a ruiné ma vie pour un esti de bout ».  Les conséquences lourdes.  

Les « J’ai failli me ramasser dans la rue, pour de vrai ».  Les « J’ai failli faire une grosse connerie, pour de vrai ».  Et les « Je me suis fait tourner le dos par tous les gens que je respectais, pour de vrai ».

On ne parle d’échecs que lorsqu’il y avait un beau parachute doré pour amortir la chute. On vend la prise de risques sans préciser que la game n’est pas la même pour ceux qui n’ont pas la chance d’être né avec un filet de sureté bien solide.

Et ça m’inquiète. Parce que ça donne l’impression que prendre un risque est toujours payant, qu’il suffit de continuer un peu plus longtemps, un peu plus fort.  Et ça fait que bien des gens vont au-delà de la capacité de leur maigre protection en cas d’échec. On nie que pour réussir, en affaires, il faut surtout les bons contacts et les bons filets. La sécurité où atterrir si ça va mal.  Quand on se plante sans filet, sans coussin de sécurité, on se fait mal. Très mal.

En glorifiant les échecs, on oublie que, dans les faits, échouer est un privilège qui n’est pas accessible à tous. 

J’en veux d’ailleurs aux gurus de l’échec de faire miroiter leurs histoires de faux-échecs et de comment « en quelques X étapes », on peut supposément répliquer leur « succès ». J’en ai marre qu’on tasse d’un revers de la main le grave problème du tabou de la santé mentale des entrepreneurs à coup de pensées magiques : « Faut juste continuer », « Faut juste y croire ».

Ou pire encore « suffit de manifester ».  

Oui, l’échec fait partie de la vie et oui, il faut le dédramatiser.  Mais je pense qu’on oublie surtout à quel point ce serait important de s’assurer de fournir une ceinture de sécurité pour tout le monde avant de prêcher la prise de risques comme voie absolue au succès. 

alix marcoux

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