Le dernier souffle dans l'oubli

Le dernier souffle dans l’oubli

C’était un après-midi de printemps. Moi, mon frère et ma mère allions rendre visite à une tante qui n’en avait que pour quelques jours à vivre seulement, rongée par un cancer depuis plusieurs mois. Arrivé devant sa maison, j’avais remarqué que le stationnement était vide. La voiture de mon oncle n’y était plus depuis plusieurs années. Lui, il n’était pas encore parti. Enfin, si, mais pas pour les mêmes raisons. En gravissant les escaliers, j’avais plein de souvenirs dans ma tête. Des souvenirs de jeunesse au temps où je passais mes soirées à écouter mes parents échanger avec eux. Ils étaient de bons vivants. Vraiment. Et mes souvenirs en leur compagnie n’avaient jamais été ennuyeux.

La porte d’entrée n’était pas verrouillée. Ma mère savait que nous pouvions entrer sans faire trop de bruit. Rendus à l’intérieur, seul le son de l’horloge mural brisait un silence où la mort avait déjà étendu ses bras.

Arrivés dans sa chambre, elle était là, étendue dans son lit et vêtue d’une robe de nuit qui était probablement sa préférée. Elle était démaquillée, affaiblie par la maladie et silencieuse. Elle était là, à attendre que la mort vienne enfin la chercher.

Cette femme était la sœur ainée de mon père. Ils étaient treize enfants. Mon père était le plus jeune et ma tante se mariait à sa naissance. Une femme de tête qui a passé sa vie à cuisiner plus qu’à marcher. Elle était volubile et expressive comme son mari qui ne se gênait pas pour dire ce qu’il pensait. Puis, un jour où l’âge vénérable l’a rapprochée du dernier souffle, je me retrouvais à ses côtés pour lui dire un dernier au revoir.

Elle était là, seule dans sa maison, car son mari avait été placé dans un centre pour personnes en perte d’autonomie. Atteint de la maladie d’Alzheimer et de Parkinson, mon oncle ne reconnaissait plus personne, pas même la femme avec qui il avait partagé près de 50 ans de sa vie. Je n’osais pas imaginer la tristesse que ma tante ressentait à l’idée de terminer sa vie sans lui.

Bon nombre de personnes âgées vivent ce genre d’injustice et j’espère ne jamais faire partie de cette triste statistique. Elle se retrouvait seule sans son compagnon de vie, toujours vivant mais absent, à attendre son dernier jugement sans même pouvoir lui dire un dernier « je t’aime » à l’oreille.

Nous n’avions pas besoin de lui en parler. Ses yeux vitreux parlaient d’eux-mêmes et exprimaient ce regret sur lequel elle n’avait aucun contrôle. Sa situation résumait bien ce que la vie peut parfois nous imposer, même jusqu’aux derniers milles de notre existence.

Lorsqu’elle a commencé à faire un retour sur sa vie, ma tante n’a semblé rien regretter. Enfin, presque. Puisqu’elle avait pris une pause, avant de conclure : « Ce que je trouve le plus difficile, c’est de ne pas pouvoir mourir dans les bras de mon homme… »

Quelques jours plus tard, ma tante s’éteignait sans que l’homme qu’elle avait tant aimé toute sa vie soit réellement conscient de ce qui venait de se passer.

Cruelle est parfois la vie.

Fred Walson
Catherine Duguay

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