Le corps des femmes

Le corps des femmes comme une propriété publique

La semaine dernière, début d’été, je suis au parc. J’attends une amie, étendue sur le gazon, téléphone à la main. Un groupe d’hommes, quarantenaires facilement, passent et me saluent. Me sourient intensément. Je souris en retour, déjà mal à l’aise.

Mon amie arrive. Ils finissent par venir nous parler, nous complimenter. Un d’eux donne son numéro.

Jupe et camisole. Je ressens le besoin de le préciser, mais je ne devrais pas. J’aurais pu être en coton ouaté et jogging que la réaction des autres, particulièrement les hommes, devrait être la même. Je ne devrais pas le préciser.

Quelques heures plus tard, on attend l’autobus et un homme dans sa voiture klaxonne. Un commentaire de plus sur notre apparence.

Et cette journée m’a marquée. Cette impression que, en tant que femme, mon corps, dans l’espace public, devient, justement, public. Il devient propriété des passants. Des hommes. Je le perds, au détriment d’hommes qui, visiblement, ressentent qu’ils peuvent l’observer, le scruter et passer bon nombre de commentaires.

J’ai cette impression qu’ils sentent qu’ils ont le droit à une conversation, à un échange. J’ai l’impression de leur devoir quelque chose. Que ma simple présence dans l’espace public leur réserve le droit de me regarder et m’oblige à leur répondre.

C’est ce sentiment de perte de contrôle sur mon propre corps.

C’est me réduire à mon corps, à mon apparence ainsi qu’à la beauté et la sexualité qu’ils y trouvent.

C’est cette impression que je ne peux être bête et ne pas répondre. Cette impression que je leur dois un sourire, un échange. Par gentillesse, politesse ou encore par peur de leur réaction si je ne le faisais pas.

Rationnellement, je le sais que c’est dégueulasse. Rationnellement, je m’en veux de leur donner raison, de leur donner ce qu’ils veulent. Et pourtant, la peur qui m’habite et le malaise que je ressens sont bien réels. C’est cette peur et ce malaise qui m’amènent à leur répondre, à obtempérer et à décliner leurs invitations, poliment. Eh oui, je reste polie parce qu’on ne saurait ce qu’ils feraient sinon.

Je ne veux pas être une de ces histoires qu’on entend, où une femme qui a refusé des avances a été agressée. J’en ai trop entendu et je crains toujours un peu de faire partie de ces horribles statistiques.

Rationnellement, je le sais que je me responsabilise en tant que femme, dans ce qui est, nommons-le des catcalls, du harcèlement de rue.

Idéalement, je responsabiliserais les personnes qui se comportent et pensent ainsi (personnes qui sont majoritaires des hommes cisgenres, nommons-le). En fait, je les tiens responsables de leurs comportements, mais ils n’en font pas autant. La société non plus.  

Ainsi, jusqu’à ce que le discours social de tous et toutes porte sur la responsabilisation des hommes et non pas celles des victimes (majoritairement des femmes), je n’aurai pas le choix de me protéger ainsi.

Jusqu’à ce que ce type de situations (qui arrivent beaucoup trop fréquemment aux femmes) soient reconnues comme elles se doivent : des agressions. Jusqu’à ce qu’on reconnaisse qu’il s’agit d’intrusions dans ma vie et mon espace privés.

Jusqu’à ce qu’on éduque systématiquement tout le monde (et surtout les hommes) à ne pas agresser.
Jusqu’à ce que le consentement soit partie prenante de l’éducation, dès le plus jeune âge.

Et seulement là, je me sentirai enfin en sécurité en présence d’hommes, j’ose espérer. Et seulement là, j’arrêterai de me protéger.

Anonyme
Karelle Gauthier

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *