Factures

Une ou deux factures?

Je n’avais pas de ses nouvelles depuis quelques jours et la journée même, il m’a écrit pour savoir si la date était toujours d’actualité.


«Je pensais que c’était annulé, je n’avais pas eu de tes nouvelles.», ai-je dit.
Il m’a répondu, sans hésiter: «Ben toi non plus, tu ne m’as pas réécrit.»

Et là, j’ai eu ce moment Fleabag: le petit rire intérieur sarcastique, ce genre de moment où tu sais que quelque chose dans ta vie amoureuse est à la fois tragique et hilarant. Cinq secondes pour digérer, puis le déclic: c’est exactement ce que je voyais depuis des années, juste emballé dans un langage plus poli.

Cette façon d’aborder les débuts d’une relation comme si c’était un projet collaboratif sur Google Sheets. Séduire devient une réunion de coordination: chacun coche sa tâche minimale, sinon la machine s’arrête.

On a quand même décidé de remettre la date au lendemain. J’arrive au Shaker, un peu en avance parce qu’évidemment, je suis toujours en avance. Boisson en rabais à 7$ en main, pour moi, et lui qui sirote son 2e verre de vin. Le serveur arrive et quand vient le temps de payer, il dit, avec cette assurance qui pourrait décorer une affiche publicitaire: «Deux facture, mais met sa boisson sur la mienne.»

Wow, quelle générosité!
Eh oui, il a quand même essayé de m’embrasser à la fin. Comme si tout ça avait un sens romantique.

Pendant longtemps, j’ai été la directrice des opérations de ma propre vie amoureuse. Je planifiais, réservais, rappelais, choisissais le restaurant, je faisais tourner le show entier. Lui? Il venait. Assis. Respirait. Et moi, en coulisses, je me demandais si j’avais signé pour un rôle dans The Bachelor, ou juste pour être la version très organisée de moi-même. Sur le moment, ça semblait moderne, progressif, indépendant. Avec du recul: j’étais juste une femme qui faisait le travail émotionnel de deux personnes.

Il y a eu cet homme qui m’a invitée… puis a disparu. Pas un mot. Parfois, je me demande si cette invitation n’était pas un bogue dans la matrice.

Il y a eu celui qui m’a proposé un souper et qui a disparu toute la semaine. J’ai dû reconfirmer, choisir le restaurant, réservé la table. À ce stade, ce n’était plus de la séduction, c’était de la gestion de projet.

Un autre (qui ne m’avait pas écrit de la semaine encore une fois) m’a texté une heure avant le rendez-vous avec un : «C’est toujours bon pour ce soir?» Comme si j’étais un point de liste dans son agenda Outlook.

Avant qu’on me dise que je suis princesse, je fais souvent les premiers pas, un homme aussi mérite de se faire courtiser. Mais puisque j’aborde souvent, des fois, je me mets plus en retrait, car c’est aussi plaisant de voir quelqu’un faire les premiers pas.

Et quand j’en parle à un homme, collègue ou ami, la réponse typique est: «Tu n’es pas féministe, pourtant?»
Ce n’est pas une question de féminisme. C’est de la survie émotionnelle rendue là.

Pour une fois, vouloir être approchée, c’est humain. L’effort initial, c’est un langage: je pense à toi même quand tu n’es pas là. Rien de plus ni de moins.

Le nouveau fléau, ce sont les profils de rencontre qui affichent fièrement: «Viens me parler.» Une phrase qui sonne moins comme une invitation et plus comme une démission anticipée. Sérieusement, qui a écrit ça? Et pourquoi est-ce que je devrais faire tout le travail pour entrer dans leur vie, comme si je postulais pour un poste de stagiaire dans leur existence?


Une fois, la curiosité m’a gagné, et j’ai demandé à un match pourquoi il avait écrit ça. Sa réponse: longue tirade sur le fait que les hommes sont exploités à toujours faire le premier pas et qu’il ne voulait pas être un parmi tant d’autres.

Ah oui, sortez les violons et les pétales de rose.

J’ai vu ce que ça donne quand la séduction devient un tableur Excel. Mon ex-meilleure amie vivait dans un 50/50 obsessionnelle avec son copain. Il pouvait acheter une moto à 10 000 $ et les derniers vêtements de marque, mais, surprise surprise, il n’avait jamais d’argent pour le loyer ou les vacances. À l’épicerie, si elle osait mettre un aliment qu’il ne mangeait pas dans le panier, il voulait une facture
séparée. Chaque café payé de sa poche à lui créait une dette invisible pour elle. Chaque geste était comptabilisé. Tout était transactionnel. Même l’amour semblait une ligne budgétaire.

Une autre amie s’est fait inviter au restaurant par un homme. Il commande une
bouteille très chère et, quand le serveur demande comment payer, il répond
fièrement: «Deux factures.» THE AUDACITY.

Ce n’est jamais une question de montant. C’est une question de mentalité. Je l’ai compris le jour où un homme m’a invitée à manger une crème glacée et m’a laissée payer mon cornet de 3 $, que j’ai dû aller chercher moi-même pendant qu’il était assis et m’attendait. Ou ce brunch avec un pompier qui m’avait invitée alors que je venais de tomber sur le chômage. Quand la serveuse a demandé: «Une ou deux
factures?», il a répondu «deux» sans hésiter. J’ai souri poliment, en pensant que ces 35 $ allaient sur ma carte de crédit déjà pleine, et auraient pu être utilisés pour mettre de l’essence dans ma voiture.

Avant que quelqu’un ne me traite de gold digger: je paie ma vie toute seule. Mais inviter quelqu’un, c’est l’accueillir. Quand j’invite mes amis, je paie. Ce n’est pas une transaction. C’est un geste.

Quand je suis courtisée, je veux me sentir détendue, pas comptable. La romance naissante est fragile, faite de rythme, d’attention, de petites attentions. Je veux quitter une date en repensant à une conversation, un regard, pas à la meilleure façon d’envoyer 27,50 $.


Être indépendante ne devrait pas signifier accepter le minimum. Être moderne ne devrait pas exiger de porter seule la charge émotionnelle d’une histoire à deux.
Être seule n’est pas un échec. S’habituer aux miettes, si.


Alors, aujourd’hui, je suis la fille qui n’a pas texté en premier. Pas comme une stratégie. Comme un filtre. Une façon silencieuse de voir qui est prêt à franchir la distance initiale sans qu’on ait à lui tenir la porte.

Et peut-être que la vraie question n’a jamais été de savoir qui paie l’addition.
Mais qui est prêt à faire le premier pas, sans qu’on ait à le lui rappeler.

Alexe