La Saint-Valentin vient à peine de passer. Mon feed Instagram et Facebook a été inondé de déclarations enflammées: des photos en noir et blanc, des bouquets trop gros pour le vase, des textes interminables écrits par des femmes qui remercient «l’homme de leur vie».
Et presque toujours, glissée entre deux émojis cœur, la même phrase :
«Merci de m’aimer malgré mes défauts. Merci d’être patient. Merci d’être si bon avec moi.»
Elles ne disent pas «merci de m’endurer», mais on comprend que c’est ce que ça veut dire.
Il y a, dans ces déclarations, quelque chose de légèrement déséquilibré. Comme si l’amour était un privilège accordé. Comme si elles avaient conscience, au fond, d’être tolérées plus qu’adorées.
Pourquoi tant de gratitude pour le minimum? Pourquoi cette manière de se positionner un cran en dessous, imparfaite, intense, « difficile », face à un homme présenté comme stable, solide, presque héroïque d’accepter tout ça?
On ne remercie pas quelqu’un de nous aimer quand l’amour est réciproque etévident. On le célèbre. On ne s’excuse pas d’exister.
Sur TikTok, c’est encore plus brutal.
Des vidéos de femmes épuisées qui racontent que leur copain ne fait rien à la maison, qu’il les humilie subtilement en public et qu’il les laisse seules en post-partum pendant qu’il «a besoin d’espace».
Et dans les commentaires ? Des milliers de femmes outrées. Des «You deserve better». Des «This isn’t normal». Des «May this love never find me».
Puis, la créatrice revient:
«Arrêtez, vous ne comprenez pas notre relation.»
«C’était une blague.»
«Il est tellement bon avec moi, vous voyez juste un extrait.»
C’est le grand vertige contemporain:
«Mon mari me déteste»: punchline.
«Non mais vous comprenez pas, on s’aime»: défense immédiate.
On dirait un mécanisme réflexe. Comme si exposer les humiliations était permis… mais que les reconnaître comme telles était trop dangereux. Je ne sais pas ce que cherchent ces femmes, en fin de compte. Cherchent-elles que d’autres femmes se manifestent et disent qu’elles vivent la même chose ?
Et je ne suis pas surprise qu’elles soient autant sur la défensive, puisqu’assumer qu’elles ont un partenaire merdique signifierait qu’elles acceptent, au fond, de ne rien vouloir de mieux pour elles-mêmes.
Dans l’univers de la télé-réalité, c’est presque devenu un trope. Dans Vanderpump Rules, on a vu Tom Schwartz insulter, humilier et tromper Katie pendant 10 saisons. Et que fait Katie? Rien, elle reste avec lui, allant même jusqu’à le supplier de l’épouser. À force, ça ne ressemble plus à du drame, ca ressemble à un rituel de torture.
Le public finit par se lasser et par se poser la fameuse question:
Pourquoi elle reste? Et pire encore: Pourquoi elle le défend?
On raconte les disputes comme des scènes romantiques puisqu’en en riant, ça semble moins dramatique. On transforme les humiliations en inside jokes. On fait passer le manque de respect pour du caractère.
Certaines femmes semblent même fière de ne pas faire « chier » leur copain avec leur problème de couple et passer par-dessus puisque ça semble bien mieux être la cool girl qu’être la fille qui se plaint à tue-tête qu’elle mérite mieux.
Mais à quel moment on a décidé que l’amour devait ressembler à ça?
Je me demande si ces femmes se sentent, au fond, inférieures à leur partenaire. Pas intellectuellement, pas socialement, mais émotionnellement.
Comme si elles avaient intériorisé qu’aimer fort, être exigeante, vouloir de
l’attention, c’était «trop». Alors elles remercient, elles excusent et elles minimisent.
Et plus les gens autour s’indignent, plus elles le défendent. Parce que critiquer leur partenaire, c’est critiquer leur choix. Et critiquer leur choix, c’est fissurer toute la narration qu’elles ont bâtie.
Évidemment, personne ne connaît les nuances d’une relation mieux que les deux personnes qui la vivent. Mais si vous devez constamment expliquer que «c’est une blague»… Si vous devez répéter que «vous ne voyez pas tout»… Si vous devez protéger l’image d’un homme qui, lui, ne protège pas
toujours la vôtre…
Peut-être que le problème n’est pas le public. Peut-être que le problème, c’est cette étrange loyauté envers quelqu’un qui ne semble pas vous admirer.
L’amour ne devrait jamais ressembler à une endurance, ni à une défense juridique permanente. On mérite d’être choisi avec enthousiasme. Pas tolérée avec patience.
Avant qu’on me jette des roches et qu’on m’accuse de minimiser les relations toxiques et les abus psychologiques: j’ai moi-même été dans ce genre de relation, où soit je me taisais, soit je racontais à la blague que mon copain préférait passer ses week-ends avec ses amis plutôt qu’avec moi, ou que je devais lui rappeler que la Saint-Valentin arrivait à grands pas.
Je sais ce que ça fait de se sentir tellement petite et difficile qu’on a l’impression que si lui, cet homme tellement ordinaire, ne nous aime pas, personne ne nous aimera.
Je crois aussi que beaucoup de femmes voient le fait d’être en couple comme un accomplissement. Comme Anna Duggar, dont le mari Josh Duggar, de la famille 19 Kids and Counting, est en prison pour des crimes liés à des abus sur mineurs, et qui a dit fièrement: «At least I have a husband.»
Être en couple, aussi malheureux que ce soit, c’est mieux qu’être célibataire, selon elles.
Pour beaucoup, faire le souper, le ménage et s’occuper des enfants tout en travaillant à temps plein, c’est mieux qu’être célibataire. Pour beaucoup, devoir rappeler à leur conjoint que leur anniversaire approche ou ouvrir un bas de Noël vide le matin du 25 décembre, c’est mieux que d’être seule.
Beaucoup de femmes vivent réellement des relations où elles sont ignorées, rabaissées ou traitées avec indifférence, et ce n’est pas simplement une question d’humour maladroit ou de mauvais timing, mais parfois de violence psychologique bien réelle.
Dans la réalité statistique, dans la province de Québec:
● Environ 40 % des femmes de 18 ans et plus qui ont été en couple ont vécu au moins un acte de violence entre partenaires intimes, qu’il soit psychologique, physique ou sexuel, contre 26 % chez les hommes.
● Environ 35 % des femmes ont déjà subi de la violence psychologique de la part d’un partenaire intime, ce qui inclut l’humiliation, le mépris, les insultes ou le contrôle.
● Et dans 74 % des cas où des actes violents sont commis, les victimes ne les signalent pas à la police, souvent par peur, honte ou par attachement à leur partenaire selon Institut de la statistique du Québec.
Ces chiffres montrent que ce n’est pas rare qu’une femme subisse une formede relation toxique ou humiliatrice, et ce, même quand elle garde l’apparence d’un couple «normal». Ce sont des expériences auxquelles beaucoup s’identifient parce que l’humiliation émotionnelle peut être lente, subtile, répétée et difficile à nommer.
Ce n’est pas non plus une faiblesse individuelle d’aimer quelqu’un qui ne vous aime pas assez fort. C’est souvent le résultat de normes sociales profondément ancrées : on nous apprend à normaliser le manque d’affection, à valoriser la patience comme une vertu, à voir le célibat comme un échec. Combien de fois a-t-on entendu que «tant qu’on est deux, ça va»?
Pas étonnant qu’on soit conditionnées à mettre les désirs et les émotions des hommes en premier quand on grandit avec des références comme Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus de John Gray, où l’on explique que si un homme s’éloigne dans sa «man cave» psychologique, il faut le laisser partir et attendre gentiment qu’il revienne.
On nous a appris que leur distance est naturelle. Que notre besoin de proximité est excessif. Que leur silence est à respecter. Et que notre frustration est à gérer seules.
À force de répéter que c’est «comme ça qu’ils sont», on finit par croire que c’est à nous de nous adapter.
Mais l’amour ne devrait pas être une endurance quotidienne. Être désirée, respectée, admirée, ce n’est pas un luxe, ni une faveur. Et si certaines femmes défendent leurs partenaires médiocres jusqu’à la mort, c’est parfois parce qu’admettre que ce n’est pas suffisant, ou pire encore, que ce n’est pas assez pour elles, demande un courage immense.
Parce qu’accepter qu’on mérite mieux, c’est parfois plus difficile que de justifier l’injustifiable.



