Folie intime·Karine Caron-Benoit·Tous les articles

J’en ai parlé, je n’oublierai jamais, mais je me suis pardonnée

Avec toute la vague de dénonciation qui a eu lieu il y a quelques semaines, je suis retournée lire le texte que j’ai écrit en 2015, la première fois que j’en ai parlé publiquement. Après ma lecture, je me suis rendu compte à quel point il y a eu du changement depuis l’écriture et la publication de ces mots. J’ai donc eu envie de vous partager tout le cheminement que j’ai parcouru. C’est certain qu’après avoir écrit ce texte, j’avais peur, c’était immense pour moi. On m’avait dit l’heure de publication et je stressais, je savais que ma vie ne serait plus jamais la même après ça. Ce fut le cas. Dès que mon texte a été publié, j’ai d’abord reçu une gigantesque vague d’amour de gens inconnus, mais encore plus de mon entourage. Pendant une semaine, j’étais dans une bulle, mon secret n’en était plus un, enfin. C’est quand j’ai vu ma mère, on passait la soirée ensemble, c’est là qu’elle m’a posé LA question : pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ? Ouf. Les yeux de ma mère à ce moment-là, je ne les oublierai jamais. On a eu une discussion, profonde.

Puis, les messages. Les nombreux messages de gens qui me demandaient conseil. Ça, j’ai trouvé que c’était difficile. Moi-même je n’ai jamais demandé de l’aide, je ne savais pas trop où en trouver. J’ai répondu à chacun des messages du mieux que je pouvais, moi, absolument pas outillée pour ça. En faisant des recherches, j’ai trouvé une ligne d’écoute et je l’ai transmise. J’ai fait de mon mieux, moi-même qui, à force d’en parler, avais le cœur gros de douleur de revivre chaque seconde l’évènement qui m’a brisée. C’est inévitable, peu importe l’allusion, tu replonges dans les images de ce fameux moment.

Le fait que ce ne soit plus un secret, juste ça, le simple fait que je me sois libérée de cet immense poids m’a permis de guérir certaines blessures. Encore aujourd’hui, le souvenir de cette soirée me glace le sang. J’apprends cependant à me pardonner, non, ce n’était pas ma faute. Ce qui m’aide le plus à traverser cette épreuve et de guérir les nombreuses plaies encore ouvertes c’est la thérapie. J’ai fait une grosse dépression en mai dernier et depuis, je suis suivie par un psychologue qui me guide dans tout cela. Mon viol était une grande partie de ma dépression. Garder le secret si longtemps puis ensuite en parler, c’est difficile mentalement et émotivement.

Aujourd’hui, comment je me sens en écrivant ces mots ? Je suis zen. J’ai appris à vivre avec cette soirée-là et toutes les répercussions. Je sais que je n’oublierai jamais, mais je travaille fort pour ne plus souffrir lorsque le souvenir refait surface. Je ne me censure plus, j’en parle à mon entourage, sans toutefois entrer dans les détails. Est-ce que je m’en veux de ne pas avoir dénoncé mes agresseurs ? Oui. Des fois trop. Je me demande s’il y a eu d’autres victimes avant ou après, je revois le visage de ce charmeur, je m’en veux de l’avoir suivi, d’avoir succombé à son charme, moi qui avais tant besoin d’attention à 12 ans. Je ne me souviens que de lui, les autres je ne les vois jamais. Comment aujourd’hui je pourrais les dénoncer ? Je m’en veux de ne pas être entrée chez moi ce soir-là et de ne pas avoir tout dit à mes parents. J’ai guéri mes blessures moi-même et j’ai tenté d’oublier avec les drogues et l’alcool. J’ai eu du mal à vivre ma sexualité et cela encore aujourd’hui.

Mais j’ai réussi à me pardonner. Me pardonner pour réussir à avancer.

Est-ce que j’ai des séquelles ? Oui. Certaines blessures sont parties grâce à la thérapie, certaines autres partiront un jour, j’ai espoir. Mais une grande part fera partie de moi toute ma vie. Je n’oublierai jamais et c’est cela qui est difficile à accepter. J’ai des séquelles qui me suivront pour toujours, mais au lieu de les ignorer comme j’ai fait pendant plus de 10 ans, je les apprivoise et j’essaie de comprendre.

Un viol c’est dur, violent, difficile. Un viol ne devrait jamais être vécu. Un viol c’est tolérance zéro. Un viol c’est abusé d’un humain. Un viol c’est criminel.

Le fait d’en parler, d’être accompagnée dans ce processus m’aide énormément à vivre avec ces souvenirs qui me font si mal. Mon psychologue sait parfaitement quoi me dire et quoi faire pour m’aider dans cette épreuve. Il me dit souvent que ce n’est pas parce que cela fait plus de 15 ans que les douleurs sont moins fortes. Ces douleurs sont en moi depuis plus de 15 ans, elles n’ont jamais été prises en charge. Il faut du temps. Je prends ce temps parce que j’ai décidé que je valais mieux que ce souvenir, que celui-ci devait laisser place à du beau et que j’en avais absolument le droit. J’ai trop longuement pris pour acquis que je méritais de souffrir. Aujourd’hui, je parle à cette petite fille de 12 ans en lui disant que la vie est difficile oui, mais qu’elle est belle et qu’on va s’en sortir. On a réussi à bâtir du beau autour de nous, malgré le laid qui hante nos souvenirs, nos rêves et notre vie. Je fais moins de cauchemars, mais j’ai toujours des réflexes du passé. Je vois moins son visage dans ma tête, mais je ne l’oublierai jamais complètement. L’important dans mon cheminement, c’est d’apprendre à vivre avec, si je pouvais, je le dénoncerais, mais ce n’est malheureusement pas possible.

À tous ceux et celles qui ont vécu toute leur vie avec ce lourd secret, parlez-en, faites-le pour voir parce que se choisir, c’est la plus belle preuve d’amour que l’on peut se faire soi-même.

À 12 ans, j’ai été violée.

Je ne l’ai pas dénoncé, mais j’en ai parlé.

Je ne l’ai pas pardonné, mais je me suis pardonnée.

Et jamais je ne vais oublier.

N’oubliez pas que si vous avez besoin d’en parler, il existe des ressources :N’oubliez pas que si vous avez besoin d’en parler, il existe des ressources :La ligne ressource pour le Québec en entier pour les victimes d’agressions sexuelles est le 1 888 933-9007 ou le 514 933-9007 pour la région de Montréal.

 Valérie_réviseure

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