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Nos enfants ne nous appartiennent pas

J’ai appris ton existence.

Mon corps a pris possession de ton âme le temps de quelques mois. Tu y as puisé ce qu’il fallait pour te façonner physiquement et mentalement afin de faire ton entrée dans le monde. Quand tu es arrivé, j’ai immédiatement apposé une étiquette sur ton cœur, tel un cadeau que l’on identifie sous le sapin de Noël :

À moi. De moi.

Tu étais MON bébé. Mon fils chéri. Et personne n’en aurait un comme le mien. Tu serais l’unique exemplaire.

J’ai enfilé mes lunettes roses pour vivre toutes les étapes de ta vie. Pour moi, tu étais le plus beau, le plus gentil, le plus intelligent.

Aucune objectivité.

J’ai essuyé mes larmes discrètement lorsque tu avais mal quelque part ou lorsque tu revenais de l’école en pleurant parce que quelqu’un t’avait fait de la peine. J’ai explosé intérieurement d’amour à chaque câlin ou « je t’aime » que tu m’as donné, parce que pour moi, il n’y avait rien de plus beau au monde.

J’ai déjà commencé à envisager le jour où je devrai mettre de côté ces lunettes roses qui n’ont pas quitté mes yeux depuis près de 12 ans pour une paire plus forte. Une monture interchangeable aux couleurs nébuleuses qui varieront selon les périodes de ta vie. Bientôt, je ne saurai plus toujours où tu es, tu déploieras tes ailes après que je t’ai couvé pendant des années dans le meilleur nid que je pouvais te donner. Tu prendras ton envol en me laissant derrière, sachant que j’aurai toujours un œil sur toi.

Tu vivras ta vie presque sans égard pour la mienne, bien que j’espère que notre lien particulier nous unira quand même à jamais. Bientôt, je ne pourrai peut-être pas te relever en cas de chute. Pas parce que je ne le veux pas, au contraire, une partie de moi voudrait te couver à jamais, mais bien parce que tu dois vivre tes propres victoires et surtout tes propres échecs pour forger ta personnalité. Si seulement je pouvais faire en sorte que tu souffres le moins possible…

Mon cœur explosera de fierté lorsque tu termineras tes études. Ma tête voudra se fracasser sur les murs lorsque je serai envahie par l’inquiétude de te voir prendre le volant d’une voiture sans ma présence à tes côtés. Je vais certainement vouloir te faire changer d’idée quand je ne serai pas en accord avec tes décisions. Jusqu’à ce que je me fasse une raison, je serai sûrement incapable de supporter que tu sois devenu un adulte.

Déjà, tu n’es plus totalement à moi.

Ton cœur se divise tranquillement, il se fractionne de façon subtile au gré des rencontres que tu fais et de la façon dont tu vis ta vie et tes passions. Un jour, je serai par moment presque invisible de l’équation qui compose ton quotidien. Mon esprit flottera toujours au-dessus de toi, mais tu seras tellement happé par le rythme effréné du monde dans lequel nous évoluons que je ne pourrai qu’espérer ton bonheur sans vraiment pouvoir y contribuer de manière aussi significative qu’auparavant.

Alors que j’aurai toujours fait de toi ma priorité depuis ta naissance, je devrai estomper un peu ma place auprès de toi afin de te laisser vivre ta vie. J’ai apposé mon nom sur ton cœur tel un cadeau sous le sapin, même s’il y est gravé à tout jamais, il n’est plus complètement à moi.

Et c’est en écrivant ces mots que je prends conscience de cette phrase :

« Nos enfants ne nous appartiennent pas. »

Et si ton cœur se fractionne tranquillement, le mien se fissure un peu plus chaque jour qui passe.

Jen Nos enfants

Crédit photo Romain Le Corre

 

 

 

           

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