l'avenir du passé

L’avenir du passé — partie 3

Il s’agit d’une histoire fictive en plusieurs partie, pour lire les précédentes, cliquez ICI.

Ce n’était pas super compliqué dans ce temps-là, mettons. Je le trouvais beau, oui. Mais intéressant ? Pas vraiment. On n’avait absolument rien en commun. Mais je faisais rarement ce que j’avais envie de faire, je suivais la vague, j’entrais dans le moule.

-Hey ! Lâchez-vous pis venez dans le salon avec tout le monde.

On était environ dix, incluant mon amie, son chum, mon chum et moi. Il y avait donc six autres personnes dont je ne me souviens absolument pas. On s’est donc tous rassemblés dans le salon pour boire, niaiser, se raconter des histoires non pertinentes… Je ne sais pas quel fut le déclencheur, mais tout le monde s’est mis à embrasser tout le monde. Même l’ami gay a frenché les filles. Même les personnes en couple. Et le tour de Luc et moi est arrivé. Dans ma tête, c’était normal, tout le monde avait frenché tout le monde. On a ri et on a pris des photos peu flatteuses en gang. Je les ai toutes effacées d’ailleurs. Et c’est là que mes parents sont arrivés. Une demi-heure d’avance, parce que j’avais mis une alarme pour être sûre de tout ranger et que tout le monde soit parti avant qu’ils reviennent. C’était quoi les chances pour que le match de mon frère soit annulé après la deuxième période parce que l’écart de points était rendu beaucoup trop intense ? Oui, l’équipe de mon frère, Bantam. C’était assez poche cette année-là !

-TABARNAK !

Mon père a toujours été un homme de peu de mots, mais très expressif. Ça n’a pas été long avant que tout le monde ramasse ses choses et quitte ma maison en me laissant derrière eux, l’air un peu piteux et désolé. Mon chum s’est penché pour m’embrasser, devant mon père, malgré le grand flou d’une partie de cette soirée, ÇA je m’en souviens très bien. Mon père qui le regarde avec des yeux immenses, un peu comme ceux des personnages de dessins animés quand leurs yeux sortent de leur tête.

-DÉCÂLISSE !

Je me souviens que ma mère ramassait les botchs de cigarettes, les bouteilles de bière et les sachets de pots qui trainaient sur la table, avec une face de maman fâchée, mais sans rien dire. Non. Ça, c’est mon père qui se chargeait de parler, pis fort. Très fort. Je regardais mon père me crier dessus et je n’avais aucune émotion, j’étais vide. Je ne sentais pas mon corps tellement j’étais figée par tout ce que j’avais consommé. Je ne comprenais pas grand-chose, à part le fait que j’étais tannée de me faire crier dessus. Je sentais mon cœur partout dans mon corps, battre de plus en plus fort. Comme s’il y avait une minuterie et qu’à zéro j’exploserais. C’est pas mal ce qui est arrivé. Je n’ai pas de souvenirs précis, seulement des flashbacks.

Mon père qui hurle.

Ma mère qui ramasse.

Mon frère qui regarde et écoute ce qu’il se passe.

Moi qui ouvre le tiroir de la cuisine.

Moi qui attrape un couteau à steak.

Moi qui me tranche le poignet gauche avec le couteau à steak.

Du sang.

Beaucoup de sang.

Ma mère qui hurle.

Ma mère qui me donne une claque au visage.

Mon père qui ramasse le couteau.

Mes parents qui tentent d’arrêter le sang.

Le lendemain matin, on a fait comme s’il ne s’était rien passé. Mais j’étais punie au moins trois mois pour la petite fête que j’avais organisée. Mon chum m’avait appelée et je l’ai laissé, chose que je faisais toujours. Deux, trois jours et bye bye mon cowboy.

Le lundi suivant le party, de retour à l’école (j’étais en secondaire 4) j’ai été accueillie par des « salope », « pute », « grosse vache » et tous les beaux compliments que les jeunes ados peuvent faire. Julie avait raconté que j’avais embrassé son chum. C’est LA chose qu’elle a retenue de la soirée. Pas que tout le monde a fait exactement la même chose et que son chum avait embrassé d’autres filles en plus de moi. C’est là que j’ai un peu perdu espoir en l’amitié. Et l’intimidation a commencé cette journée-là. Me faire pousser, me faire insulter, être seule dans mon coin, la gang de filles cool qui chantent des chansons méchantes à mon sujet et plus encore. Je me souviens encore que toutes les filles en couple se mettaient en garde l’une et l’autre.

-Regarde qui vient d’arriver : la voleuse de chum !

Comme si j’avais volé le chum de Julie… Rien n’avait changé dans leur relation. Heureusement qu’elle a changé d’école en secondaire 5. J’ai pu avoir au moins une année sans être la cible de tout le monde.

***

Cette cicatrice je la vois chaque jour. Elle me rappelle à quel point il suffit d’une seconde pour que tout bascule. Chacune des décisions qu’on prend a une incidence sur notre vie. J’ai comme des frissons qui me traversent le corps en me remémorant tout ça. Je me trouve tout de même chanceuse d’être en vie aujourd’hui. Je ne suis pas à plaindre. J’ai un bon job, dans un domaine que j’aime vraiment beaucoup : l’organisation d’événements. J’ai un bel appartement, des parents formidables, des amies en or. Mais reste que j’ai encore et toujours cette immense boule dans l’estomac. Replonger dans mes souvenirs n’aide en rien. Je suis tellement fatiguée, chaque jour de plus en plus. Comme si le passé essayait de refaire surface, trente années d’un coup comme une des plus grosses claques qu’on pourrait recevoir au visage. J’ai l’image en tête et bien que ça semble impossible, je le ressens.

***

Je n’ai pas pu m’empêcher de commencer à lire mes journaux intimes. Tant qu’à faire du ménage dans mes choses qui traînent encore chez mes parents, autant en profiter pour me divertir un peu. J’ai toujours écrit, quand même bien je trouve. Mon père m’a demandé de faire de la place au sous-sol. J’ai plusieurs bacs de trucs que je conserve depuis trop longtemps et je n’ai pas de place chez moi pour les ranger. J’ai déjà rempli deux sacs de récupération de vieux livres du secondaire. Le bac que je viens d’ouvrir contient plein de souvenirs. Je garde tout. Littéralement. Même mon vieux plâtre de quand je me suis foulé la cheville lors d’une randonnée à Tadoussac en voyage de classe. Un peu dégueu, mais chaque objet est relié à un souvenir. Je tombe sur un petit album photo qui me fait rire automatiquement. C’est celui de mon premier voyage sans mes parents. Un voyage en République dominicaine avec ma cousine et toute sa gang d’amis.

***

Je me souviens qu’à l’aéroport, on s’est tous rejoints devant le comptoir pour faire notre enregistrement de bagages et j’ai tout de suite spotté un des gars de la gang avec qui j’allais passer une semaine. Il était grand, musclé, bronzé et avait un look comme je les aime. Dans ma tête de fille indépendante de 20 ans, j’avais juste envie de lui manger la face.

  • Aweille avance, c’est à ton tour !
  • Hey, c’est qui lui ?
  • Martin, immature, mais avec des abdos.
  • J’ai besoin de rien de plus que ça !

Ma cousine avait ri de moi et on s’est rendues aux douanes.

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