Je quitte le bateau

Je quitte le bateau et j’accroche mes ailes d’ange

Après 19 ans dans la profession, j’ai pris la décision de quitter ce gros paquebot, jadis confortable et que je connais par cœur, mais qui prend l’eau de partout.

Alors que j’ai débuté dans le métier en ayant l’impression d’être sur le bateau où la croisière s’amuse, j’ai maintenant l’impression d’être à bord du Titanic. Les violons du gouvernement nous implorent de rester positives et de continuer à croire que tout le monde peut être sauvé tandis que les femmes et les enfants s’entassent de plus en plus dans le peu de canots de sauvetage disponibles.

Ce métier d’éducatrice, que j’ai choisi d’abord par dépit plutôt que par passion, s’est vite transformé en vocation dont j’ignorais l’existence. J’ai commencé ma carrière avec des étoiles dans les yeux, les bras grands ouverts pour accueillir les petits cocos dont je devais prendre soin et la motivation et le désir de faire une différence dans leur vie après un bref passage dans mon local.

J’ai rencontré des familles attachantes, des collègues incroyables, des employeurs compréhensifs. Je me suis bâti un petit monde dans lequel je me plaisais et dans lequel je me suis épanouie pendant un long moment. Oh que je les ai aimés, mes petits 3-4 ans avec leurs grands yeux prêts à s’émerveiller sur tout ce que j’avais à leur proposer. Ces enfants que je côtoyais parfois plus que leurs propres parents ont tous su laisser une trace indélébile dans mon cœur.

J’aurais 1000 anecdotes à raconter et je vais chérir plusieurs moments à jamais. Rien n’est plus vrai qu’un enfant. Leur candeur et leur naïveté ne se trouvent nulle part ailleurs dans le monde du travail et je m’ennuierai certainement du côté ludique du métier d’éducatrice.

On ne passe pas 19 ans à faire un métier comme celui-ci sans être passionnée. Sans vouloir faire une différence dans leur vie.

On ne quitte pas un métier qu’on a déjà aimé profondément sans quelques larmes au coin des yeux et une gorge nouée par l’émotion.

Les dernières années se sont avérées difficiles pour ma profession/vocation. Une fracture de la cheville, des conditions de travail qui nivellent toujours plus vers le bas, un salaire qui stagne, une passion qui s’essouffle un peu plus chaque mois de juin. Toutes des raisons qui ont contribué à me donner envie de faire le saut. De plonger dans un beau grand lac inconnu même si je sais nager.

Est-ce que j’ai peur? Assurément.

Quitter ses vieilles pantoufles n’est pas sans donner un grand vertige. Surtout celles qu’on a chéries pendant longtemps.

Mais mon cœur me dit que j’ai fait la bonne chose. Qu’il vaut mieux partir pendant qu’il en est encore temps! Pendant que je ne suis pas complètement à bout du milieu, même s’il est de plus en plus difficile. Au pire, je me dis que je pourrai toujours revenir. Peut-être.

Mes ailes d’ange gardien, comme on se plait à nous identifier depuis le début de la pandémie, commençaient à s’user. Sous le poids des masques, du désinfectant, des conditions plus difficiles, de la reconnaissance inexistante.

Je préfère donc les accrocher avant qu’il ne soit trop tard.

Est-ce que je le regretterai? Seul l’avenir me le dira.

Mais je préfère ce regret aux remords que je pourrais ressentir d’avoir laissé passer cette chance de faire quelque chose de différent, mais qui convient plus à mes besoins et mes envies actuelles.

Je quitte le navire parce qu’il ne sait plus trop où il s’en va et que j’ai besoin d’explorer de nouveaux courants. Je regarde droit devant, mais je jette tout de même un long regard par-dessus mon épaule pour me remémorer tout le chemin parcouru et parce qu’une partie de moi restera à jamais gravée dans sa coque.

J’essuie mes larmes et je plonge.

Une nouvelle aventure m’attend.

Courage à toutes les éducatrices qui restent, vous êtes beaucoup plus que des anges à mes yeux.

Vous êtes des forces de la nature.

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